Thierry
Metz 
"
C'était pourtant une journée comme les autres. Un beau jour d'automne
aquitain.
Mais il se révéla unique, par la jeune, la plus inattendue - et qui est
devenue
la plus précieuse découverte d'une vieille vie.", rappelle Jean
Cussat-Blanc dans ce numéro 34, consacré au jeune poète Thierry Metz.
Celui-ci,
manouvre en bâtiment et autodidacte, s'est signalé pour la première
fois à la
revue en 1978 (n'7), avec un poème intitulé Le sommeil des apôtres. Il
a alors
vingt deux ans. Ce poème, très différent de ceux qui vont suivre,
exprime avant
tout une rage de l'expression, vive, acérée, criarde : " Je répliquerai... tôle
coriace... planche
dépiautée... castrés critiques [...] ", et qui trouve son apaisement
dans
l'évocation de la femme: "
Françoise / Fixe océanique de mon amour ! "
Vivace
et reposante, cruelle et tendre (dira Jean Cussat-Blanc), telle est
l'ambivalence de l'expression poétique de Thierry Metz. Mais ce jeune
poète est
appelé naturellement à évoluer et surtout à, affûter son expression,
notamment
après la publication de son roman LE GRAINETIER.
Le
grainetier ou le parcours symbolique
LE
GRAINETIER1, roman en neuf chapitres a été publié dans les numéros 12,
13-14,
15, 16-17, et 18 de la. revue. Ce roman qui se comprend plutôt comme
une
nouvelle ou un conte parcouru de symboles, nourrit l'approche du nom,
recouvre
une écriture du poème, écriture ontologique, puisque le poète, ou du
moins
celui qui dit " je
" s'écrie
: " En toi !le
grainetier], je
suis celui qui va être dit " (p. 6) et "
Tu es poème, quelque chose d'infatigable, de
robuste, un appui
toujours en sève, un arbre I...] Je suis l'homme que tu fais quand tu
m'écris,
quand se bouclent nos deux ombres. " Le poème est ainsi l'être continu
du
poète, son identité.
Aussi
LE GRAINETIER formule-t-il une double quête, celle du poème et celle du
poète.
Il est un parcours où chaque mot et chaque objet émergent comme signe
ou
symbole. Dès lors il s'agit ni plus ni moins que de définir le rapport
du poète
au monde2. Dans cette voie : " chaque
mot était une nature, une place féconde où ma bouche
mûrissait " (p. 7). Mais celui qui dit "
je " et cherche à se réaliser par et dans le poème,
est avant
tout l'initié du grainetier, qu'il suit dans ses fécondations. Car tout
est
traité en termes de germination, de fécondation, d'accouplement et
finalement
d'enfantement, à l'image de la germination de la graine qui devient
fleur puis
fruit, étape pubertaire vers une communion avec le monde et avec
l'homme.
En
définitive, Le grainetier prépare la voie, à travers le poème au Corps
Uni des
hommes, à une " humanité
saisie
dans son adolescence " qui est "
dévoilement de l'amour. " (p. 60).
Mais
procédons par étapes, ainsi que l'enseigne le grainetier. Comme le
souligne
également Jean Cussat-Blanc à propos des poèmes de Thierry Metz, on
peut noter
que " de
surprenantes
correspondances appellent le jeu surréaliste à présenter un nouveau
monde de
création ". LE GRAINETIER emprunte aux symboles sa signification :
ainsi
de l'abeille qui féconde l'oiseau et contient le principe d'une
éternelle
résurrection des mots, elle est le symbole de la résurrection et
l'emblème de
la poésie, nous dit Jean Chevalier3, tandis que l'oiseau marque son
envol.
C'est pourquoi, de même, chaque rite de fécondation poursuit
l'élaboration d'un
poème. Et c'est le grainetier qui est maître d'ouvre; il est l'oil du
livre à
venir, cet oeil qui est symbole de transcendance. Le grainetier
apparaît dès
lors comme une abstraction; sa mort, qui est condition de résurrection
pour
l'autre, l'initié (il deviendra le nouveau grainetier), plus qu'une
passation
de pouvoir, est l'expression d'une divinisation. Une autre scène
rappelle que
l'union du grainetier à la graine du poème est sacramentelle: " Enfin la pâte gémit, la
pierre cria puis s'ouvrit:
une graine noire venait au monde. " (p. 37). C'est alors que le
grainetier
s'accouple à la graine (acte d'amour qui a aussi sa portée dans
l'ouvre) et
s'écrie : " Tu as
vu, toute cette
terre échangée avec mon corps, d'un seul geste ! Mort et fécondité
mêlées puis
commuées en ce sacrement que je t'offre: l'abeille de l'acte. " (p. 37)
LE
GRAINETIER est riche, trop riche en symboles et en signification
latente pour
en élucider toutes les parties. Il nous mène en définitive vers une
vision
primordiale sous le symbole de "
l'oeil originel " (p. 44), sorte d'ouf alchimique
qui, tels le yin
et le yang, revalorise le principe mâle et le principe femelle, appelle
en
dernier lieu à une rédemption de l'homme. Le dernier chapitre en
apporte la
confirmation, en même temps que le message et l'acte définitif du
poète. C'est
vers la ville de la " Procession
des langages ", nouvelle tour de Babel, que le jeune grainetier se
dirige
" non plus graine
mais plante,
porteur de pollen ", avec son bagage "
bourré de poèmes "; il s'unit par le baiser à
l'humanité, au
Corps des hommes : " toi
le poète
et grainetier, en souci d'une terre immobile mais mouvante comme cette
ville,
tu émanes, tu procèdes de ces voyages qui t'ont uni, pareil au
Paraclet, avec
l'essence de l'homme ". Cp. 57) La procession des langages devient
procession poétique, par un acte de connaissance et d'amour, condition,
nous
dira Jean Cussat-Blanc, du Corps des hommes unis.
Ce
grainetier ne constitue-t-il pas une sorte d'essai poétique où l'auteur
délivre
les grandes lignes de son oeuvre ? La suite nous permettra en effet
d'observer
que de nombreux termes et figures du grainetier se trouvent disséminés
dans
toute l'ouvre du poète, cette errance. C'est pourquoi nous avons
insisté
longuement sur ce premier ouvrage.
Thierry
Metz, poète de l'errance
Ce que
Le grainetier formule en abondance, les poèmes en donnent la, forme la,
plus
elliptique, tout en en conservant la profusion intérieure. C'est
pourquoi
toujours selon Jean Cussat-Blanc :
" La
poésie de Thierry Metz
courte et musclée outrepasse la poésie de fragment ; pénétrée de
symboles sa
proposition est entière "
En
effet, loin de se clore sur des fragments d'images, les poèmes de
Thierry Metz
s'interpellent, se conjuguent pour une longue marche vers on ne sait
quel lieu.
C'est aussi la raison pour laquelle les différents personnages qui
habitent
l'ouvre se nomment le marcheur (dans LA CONSTELLATION DU MARCHEUR,
n°33), le
migrateur (id.), le guide (le mangeur de feu, dans DANS L'AILLEURS DE
LA TERRE,
n°34), l'éclaireur (Sa clarté fracture le livre, DANS L'AILLEURS DE LA
TERRE)
ou " l'éclaireur
extrême "
qu'est ce Jonas de Dans l'ici de l'homme (DANS L'AILLEURS DE LA TERRE),
le
nomade (n°38)... D'autre part la poésie de notre auteur s'imprime dans
une
mouvance continuelle, ce que traduisent les nombreux termes de
mouvement et
d'action. Ainsi dans un des quatorze poèmes (les poèmes de Thierry Metz
sont
souvent sans titre) publiés dans le numéro 21, on trouve cette image
d'un
cercle, d'une rotation autour du poème :
" Espace
Désert
Lente
rotation de l'heure [...]
O
cercles d'images où tourbillonne
l'Oiseau
- silex [...] " (p. 48)
et ce
caractère incisif des termes et des images que l'on a déjà avec l' " Oiseau - silex " :
" Parois
d'un feu extrême
Gisement
à même le souffle
Le
poème explore la roche
L'érosion
du sens à midi "
Avec
DANS L'AILLEURS DE LA TERRE, les poèmes se placent également sous le
signe du
feu et de la pierre, nourrissant l'ascèse du marcheur. Les sous titres,
révélateurs
à eux seuls, sont : Les convives du feu, L'érosion éclairante, Sa
clarté
fracture le livre, Calcaire. Seul le dernier traduit une autre
dimension : Dans
l'ici d'un homme. Ainsi le poète, qu'il soit le mangeur de feu, l'homme
écarlate puis le mangeur de pain, Jonas, un et multiple, affûte ses
armes ; il
est l'élagueur par qui toutes choses se peaufinent au gré du poème, car
" essentielles /
ardentes "
sont ses traversées. L'important c'est d' "
Être celui qui ne reste pas./
mais [bâtit] où la fourche est plantée " (p. 23). Et
c'est avec Sa
clarté fracture le livre, ensemble de vingt-deux fragments dédié à sa
femme,
que le poète trouve un premier port d'attache où plutôt un lien entre
" l'ici rouge du
poème " et
" !'ailleurs
déflagrant de la
terre. " :
" Homme
propulsé par l'orale
Et
toujours il sait où trouver l'amoureuse
Qu'elle
soit dans l'ici rouge du poème
Ou dans
l'ailleurs déflagrant de la terre.
Et
toujours le visage habite la demeure.
La
demeure bâtie où rien tic peut demeurer. " (p. 30)
Et
toujours on perçoit ce mouvement vital du poète au poème car " Marcher
inspire un chemin " (p. 30), et le poète semble ainsi se définir :
Homme
sous le feuillage tutoyé :
contour
qui n'enferme pas.
Ce
qu'il désigne est toujours en mouvement
en éclat." (p. 45)
Alors
on en vient à ce qui fait l'essentiel de la poésie de Thierry Metz,
l'accomplissement de son être. Seulement chez Thierry Metz, " je "
est absent. Dans la dernière partie, Dans l'ici d'un homme, on assiste
à la
rencontre de deux hommes, Jonas et le marcheur, point de rencontre,
émergence
d'un repas (tout le recueil converge vers ce repas, depuis Les convives
du
feu). Car cette dernière partie de l'ouvre échafaude une union. Dans l'
ici
d'un homme s'ouvre sur un dialogue où sont dévoilées les multiples
facettes de
Jonas : bâtisseur, équilibriste, sourcier ; autant dire les multiples
traversées du poète. Mais à présent il s'agit de concilier toutes les
parties :
"
où est-il le frère alchimique
homme
du premier
du
dernier repas
rieur à
la voix écarlate [...] "
Car en
définitive, il faut naître à soi, saisir l'insaisissable, trouver la
demeure,
dira également Thierry Metz. Mais là où Maurice Blanchot comme Jonas
une
première fois dirait : " le monde a lieu hors de nous ", le marcheur
répondrait : " Il n'a lieu que là où tu es, dans une rencontre. ",
nourrissant ainsi l'approche du poème d'une perception du monde, d'une
co-naissance.
C'est
pourquoi, de même, la poésie de Thierry Metz se forge par antithèses,
vie et
mort, cruauté et tendresse, alliance des contraires qui renvoie au
principe
alchimique du poème, ce lieu également des métamorphoses :
"
Au centre du crâne
comme
un bulbe de fleur
l'oil
du maçon contemple une larve blanche
ovule
de la demeure.
Et là,
dans l'essaim minéral
loin
des herbes
le
squelette fait sa récolte
et
devient coquillage. "
Enfin
nous conclurons sur une appréciation de Jean Grosjean par Robert
Sabatier.
Pourquoi ? Parce que le Jonas de Thierry Metz est dédié à cet auteur et
ce
n'est pas sans intérêt4; car d'après Robert Sabatier: " Le monde, pour
Jean Grosjean, est signe, et cela par les saisons, les êtres, les
plantes,
toute la création. Ne se jouant pas la comédie, ni prophète, ni mage à
majuscule, ni grand initié, Grosjean est simplement un guide qui
cherche en
nous guidant, qui nous cherche en se cherchant [...]. "5
Entre
l'eau et la feuille
ENTRE
L'EAU ET LA FEUILLE6 est le titre du dernier recueil dont Résurrection
publie
les 1ère et 2ème parties, dans ses numéros 47 et 49. L'écriture y est
beaucoup
plus resserrée, elliptique, moins chargée de symboles. Elle est donc
l'expression la plus brève de l'auteur, qui ainsi poursuit son
évolution vers
toujours plus de concision. ENTRE L'EAU ET LA FEUILLE traduit là encore
un
cheminement du poète au poème, et du même coup ses échecs et ses
réussites (ou
sa réussite), difficulté d'une approche tout d'abord, que concrétisent
les
trois points de suspension du poème suivant :
"
Des étages difficiles
des
pas.
J'entends
celui qui monte
avec
une voix d'entant
mélange
d'oiseaux
et de
terre.
...
Il
monte avec du pain
sans
trouver la porte: "
Et
toujours il y a :
"
Une voix quelconque
venant
s'intercaler
entre
l'eau
et la
feuille: "
dévoilant
un " Lieu jamais clos / d'écrire ", et qui marque l'irréductibilité
de l'écriture. Sans cesse le poème est à reprendre, jusqu'à ce que le
poète
donne au mot son adéquation à la chose., le rende vivant :
"
Tu ne sais pas
parlant
de l'objet
tasse
ou
encrier
de
l'objet aujourd'hui
indescriptible
que tu
le forces à tomber
hors du
livre
à se
renverser
alors
il perd son nom
et se
souvient. "
Ainsi
l'écriture apparaît-elle comme une quête intérieure d'où l'objet émerge
de
lui-même. Est-ce là la réussite du poème ? Maurice Blanchot écrit : "
Une
oeuvre est achevée, non quand elle l'est, mais quand celui qui du
dedans y
travaille peut aussi bien la terminer du dehors, n'est plus retenu
intérieurement par l'ouvre, y est retenu par une part de lui-même dont
il se
sent libre, dont l'ouvre a contribué à le rendre libre " :
"
Du poème
au lieu
-----------------------
cela en
face
aujourd'hui
une
parole l'étreint. "
Ces
vers montrent que : " - l'habitant -/ a préféré la fenêtre à 1a demeure
".
Du
GRAINETIER à ENTRE L'EAU ET LA FEUILLE, le cheminement à travers
l'écriture est
explicite, cependant que l'expression elle-même s'achemine vers
toujours plus
de concision. La poésie de Thierry Metz enquête à la fois pour
elle-même et
pour l'autre. Cette ambivalence, difficile à percer, fait toute la
complexité
de cette poésie, à la recherche de l'obscur. Elle nous rappelle LE DIEU
SECRET
de Lydia Claude-Hartman tout en préfigurant l'ange de Jeanne-Yvette
Sudour,
cette poésie des profondeurs qui s'offre comme éclat.
Thierry
Metz a été goûté et reconnu par les lecteurs7, jusqu'à cette
publication du
JOURNAL D'UN MANOEUVRE chez Gallimard (coll. L'Arpenteur 1989). Et
Résurrection
ne peut être que fière de cette promotion.
Anne
Sophie Migné in Résurrection, 1941-1992, pages 181 à 191
1 Les
numéros de page renvoient à une publication de l'ensemble du Grainetier
par la
revue (hors-texte)
2 Dans
un texte où est finalisé le rapport entre poésie et philosophie,
d'après un
livre de lostas Ayelos (les problèmes de l'enjeu, 1979) sur l'enjeu
(rapport de
l'être au monde), Thierry Metz s'exprime ainsi : " Mon désir est de
faire
évader ce qu'en tant qu'exécutant de la partition je lis dans le ponde.
"
Cf. n'18
3 Cf.
Dictionnaire des symboles, éd. Robert Laffont 1982, article " abeille
"
4 Jean
Grosjean a édité un recueil sous le titre de Jonas
5
Robert Sabatier, Histoire de la poésie française du XXe siècle, tome 3
6 éd.
Arfuyen, 1991
7 Le 23
mai 1988, Thierry Metz a reçu le prit Voronca pour Sur la table
inventée (éd.
Brémond). Il a eu droit, pour le Journal d'un manouvre (éd. Gallimard,
coll.
L'Arpenteur) à plus de quarante articles dans la presse et à cinq
séances de
radio et de télévision dont " Ex-Libris. "
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